Comme je l’expliquerai plus en détail en son lieu, je n’avance pas en ligne droite dans la narration, selon un axe qui pourrait être, par exemple, celui du temps raconté, mais par branches, entre lesquelles il faut répartir à mesure (et pour l’instant plutôt grossièrement) les choses écrites.
Jacques Roubaud, Le grand incendie de Londres.
Le soleil fait pénétrer ses rayons jusqu’au centre de la chambre, Eugénie est tassée dans un fauteuil défoncé auprès du lit de Félix Rambert, son cousin qui a cessé de s’alimenter depuis que les médecins ont diagnostiqué un cancer de l’intestin trop avancé pour être opérable. Depuis sa dernière hémorragie, elle vient souvent à son chevet. Elle a l’air épuisée et soucieuse, fume nerveusement. Félix repose, inconscient, sur le lit où des taches de sang mal lavées demeurent comme des souvenirs indélébiles. Il est gris comme ses draps. L’appartement est plein de souvenirs. Le docteur Winston regarde Eugénie aussi terreuse que le mourant, s’inquiète pour sa santé : — Avec tous ses calmants il ne souffre pas et ne sait même pas que vous êtes là, vous avez l’air épuisée, vous devriez prendre un peu de repos … — Inutile, en ce moment je ne peux pas dormir… — Il le faut pourtant… Parce que sa solitude, aggravée par la maladie de Félix, son seul confident, lui pèse, Eugénie a envie de parler, elle ne résiste pas au besoin de se confier. — Je ne peux pas… Si vous saviez, c’est très dur !… Je reçois tous les jours des messages de mort… — Vous aussi ! s’exclame le docteur, c’est plus grave que ce que je pensais, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Savez-vous s’il y a d’autres personnes concernées ou si nous sommes les seuls ? Monsieur Rambert en a-t-il reçu lui aussi ? — Non, je ne sais rien de tout ça… — Je vais me renseigner dit le docteur Winston qui, avant de se retirer, ajoute : Je vous tiens au courant…