Il y a deux sortes de secrets: ceux que nous partageons et ceux dont nous sommes exclus.
Estrid Ott. Bimbi à la ferme.
Le lieu de rendez-vous est un renfoncement en bordure de forêt sur la petite route qui va de Recloses à Villiers-sous-Grez. Irène Garp a indiqué à son correspondant de prendre la descente, passer la voie de chemin de fer désaffectée et qu’il trouverait sur sa gauche l’entrée d’un chemin forestier fermé. Irène donne souvent ses rendez-vous en ce lieu qui a l’avantage d’être extrêmement discret et de permettre à une voiture de s’abriter derrière les buissons qui dissimulent la voie forestière. Elle est venue en avance pour, se dissimulant derrière un bouquet de frênes, voir à qui elle a à faire.
Moteur au ralenti, une moto noire s’engage dans le chemin. Son pilote — ou sa pilote car ni le casque noir à la visière fumée ni la silhouette de cuir également noir ne permettent de deviner son sexe — arrête son moteur et s’avance vers la voiture. Irène ne se montre pas : elle préfère en savoir un peu plus. Elle voudrait bien notamment que ce motard enlève son casque pour tenter d’apercevoir son regard. Le motard a l’air intrigué de trouver la voiture vide, tourne lentement autour, l’examine, essaie d’ouvrir une porte, regarde s’il aperçoit quelqu’un mais ne quitte toujours pas son casque. Son attitude soupçonneuse ne plaît pas vraiment à Irène qui a vécu plusieurs aventures désagréables et préfère rester prudente. Elle sait que, là où elle se trouve, il ne peut pas la voir ; il suffit qu’elle ne fasse pas de bruit… Le motard regarde sa montre, reste silencieux. Après environ un quart d’heure, il sort de sa poche un couteau à cran d’arrêt, crève calmement les quatre pneus de la voiture puis s’assied sur sa moto. Attend. La décontraction de sa silhouette sportive donne une grande impression de calme et de détermination. De peur de se faire repérer, Irène n’ose pas bouger. Le motard cherche une branche coupée, la plante dans la terre meuble devant la portière gauche du véhicule puis après avoir retiré un paquet de la sacoche de sa moto, déroule le papier journal qui l’enveloppe. Avec horreur, Irène distingue une tête coupée de femme sanguinolente que, face vers le véhicule, il plante sur la branche fichée en terre. Le motard attend encore un peu puis remonte sur sa moto et s’en va.
Irène n’ose pas s’approcher de son véhicule. Ayant plusieurs fois utilisée cette solution de repli, elle sait qu’à une centaine de mètres environ, le chemin forestier aboutit aux premières maisons de Montigny-sur-Loing, elle s’enfuit aussi vite qu’elle le peut.