Un très jeune garçon a demandé à un grand romancier la recette du roman.
[…]
Le romancier n’a pas répondu.
Elsa Triolet. La mise en mots.
Le brocanteur, un homme dans la quarantaine, assez corpulent, le visage en coin à fendre les bûches, l’air ennuyé s’avance vers Samuel De Bressac:
— Vous êtes intéressé par ces gravures?
Pour que le commerçant ne puisse pas avoir trop de prise sur lui, De Bressac essaie de ne manifester aucun enthousiasme, de prendre un air vaguement ennuyé quoiqu’un peu intrigué, mais sans plus:
— Je les trouve un peu amusantes… Assez bien faites, surtout ce bouquet d’immortelles, mais sans plus. Vous les vendez combien?
— Cinq mille francs pièce…
— C’est très cher !
— Ce sont des gravures rarissimes, elles datent de 1793 ou 1794 et ont presque toutes été détruites par la police pendant la Révolution.
— Ces bouquets de fleurs ?
— Ce ne sont pas de simples bouquets de fleur… Regardez bien, regardez-les par transparence…
De Bressac prend l’une d’elles représentant des saules pleureurs, s’approche de la fenêtre et l’expose à la lumière. Dans l’entrelacs des branche et des feuilles, apparaît un visage:
— Intéressant, qui est-ce ?
— Celle-ci représente Louis XVI. C’est une gravure royaliste de fin 1793, après l’exécution du roi. Cette autre, dit-il en prenant une image de lanterne magique contient l’image du dauphin. Elle est rarissime, je ne vous la cèderai pas à moins de dix mille francs… Quant à celle-ci, ajoute-t-il en choisissant un bouquet d’immortelles, elle dissimule toute la famille royale, mais elle n’est pas aussi rare. Il y a eu beaucoup de bouquets semblables et il en reste encore quelques exemplaires. Il ne faut pas se fier aux apparences…