Si je comprenais tout ce que j’écris, pourquoi écrirais-je ?
Mircea Eliade. Isabel et les eaux du diable.
Le Gâtinais est un pays étrange: sous ses aspects paisibles et champêtres, il celle en fait des haines et des rivalités redoutables. Dans ce non-lieu, l’ennui est définitif que diffuse le vent incessant du plateau que freinent seuls les quelques bosquets rythmant la profondeur verticale des champs. Ce paysage est un piège: le traverser est sans risques, s’y installer met en danger de morosité. Le temps qui s’y gaspille sans cesse l’est à jamais car il n’y a ni solution de rechange, ni digression, ni parenthèse dans cette uniformité étale de l’absence. Chacun n’y est toujours et à jamais que ce qu’il est, et la plupart du temps il n’est rien. Il n’a par suite rien d’autre à faire que contempler avec angoisse l’inanité de son inexistence. Les apparences et les faux-semblants ne tiennent pas longtemps devant cette évidence perceptible… ou plus exactement, les apparences et les faux-semblants ne font de dupes que ceux qui sentent ne pouvoir vivre sans elles et s’y accrochent comme à de vieilles bouées peu sûres. Chacun ainsi sait, à la fois dans sa chair et sa tendance dépressive, ce que pense n’importe quel autre, ce qu’il ressent, comment il se protège et se dissimule: chacun est transparent à l’autre car tous, devant cet abandon, sont égaux. Et cette faiblesse qui aurait pu créer une certaine complicité, parce qu’elle met chacun à nu et que chacun sait qu’il est à nu devant tous les autres, est le terreau sur lequel pousse une haine quasi générale. Il est en effet difficile d’accepter de n’être rien plus que cette vacuité qui effraie chez les autres: se défendre consiste à se protéger et se protéger à charger autrui de toutes les perversions possibles et ainsi à tenter de se distinguer. Sous les dehors les plus affables, n’être que par l'inimitié… Aussi, les haines et les ressentiments, souvent construits sur des faits anodins, se nourrissent de leur transmission qui font, parfois, la raison d’être des familles. Haïr c’est être et cultiver sa haine, vivre. Chacun est ainsi l’héritier et le porteur de rancunes qui, si elles le dépassent, n’en fondent pas moins son identité.