Je pense que pour raconter, il faut avant tout se construire un monde, le plus meublé possible, jusque dans les plus petits détails.
Umberto Eco. Apostille au nom de la rose.
Déjà un mort, en avance sur le programme annoncé et, si rien n’est fait il ne reste plus que quelques heures pour que les crimes s’accélèrent. Le — ou les… — maniaque qui émet les courriers anonymes semble assez décidé, assez fou, les incidents multiples qu’il a provoqué suffisamment réels et importants pour qu’il soit plausible qu’il passe à l’acte comme il l’a tant de fois — et sous des formes diverses — annoncé car, jusqu’à présent, il a toujours accompli toutes ses menaces et s’en est tenu, avec précision, à son programme.
Pourtant, comme si rien de tout cela ne s’était passé, comme si rien n’avait d’importance réelle, installé en bordure de l’espèce de petite clairière ensoleillée qui sert de cour à sa cabane, Steering copie paisiblement une de ces toiles qui le font vivre. Il s’agit vraisemblablement cette fois d’une œuvre de la renaissance italienne car au dos de la photo grand format qu’il utilise est imprimé en gros caractères le nom Giulio Romano: le fond est un décor extérieur de fontaine romaine constitué d’une alcôve semi-cylindrique portant à son fronton l’inscription “mandavit” et au mur formé de cinq niches contenant des statues imprécises; un peu en avant, dressé au centre d’une vasque soutenue par des putti debout, un personnage nu pivotant sur lui-même — un homme ou une femme — laisse couler de l’eau de la jarre qu’il porte sur ses épaules. Au premier plan un jeune homme au visage effrayé et dont les fesses sont dénudées par le mouvement de la course s’enfuit devant un guerrier furieux, vigoureux, casqué, vêtu d’une courte armure romaine, et dont la main droite, armée d’un glaive, est retenue par une femme un peu échevelée, le sein droit dénudé, et criant quelque chose que personne n’entendra jamais. Un enfant se cache — ou s’accroche…— derrière elle. Sous les pieds du guerrier, un cupidon pensif, reconnaissable à ses ailes et à son petit carquois semble ignorer ce qui se passe ne s’intéressant qu’au peu de sang coulant des pieds nus de la femme qui macule les fleurs sur lesquelles elle marche.