Y avait de quoi vous couper l'haleine!
Jean Giono, Un de Baumugnes
Dans l'obscurité une vieille femme remue. La fièvre lui martèle la tête. Dillon dort parmi les hurlements des gardes et le fracas des chaînes heurtées... Ça et là des prisonniers gémissent: une fillette accroupie sous un corps suspendu lèche un des pieds baigné de sang frais! L'enfer s'invente autour de Marion, une femme hurle! Marion est ensanglanté de la tête aux pieds; la pièce est si pleine d'hommes, de femmes et d'enfants que tous ne peuvent s'allonger... Un individu retourne les cadavres à coups de pieds... Les soldats n'arrivent pas à se frayer un chemin, derrière les barreaux des grilles, des guichetiers des agents de police et des sans-culottes viennent jouir du spectacle: un homme est couché dans un coin, sur le dos! Un autre individu immonde, halluciné, parcourt la pièce en hurlant: "En Danemark, il y a deux positions et deux instruments pour décapiter"... Il fait chaud, très chaud! Des espèces d'apparitions rôdent dans la pénombre! Des cris indistincts traversent les murs: un enfant pâle titube vers la sortie; par une porte, un soldat jette un prisonnier dans la salle, il heurte violemment un des murs: Marion regarde autour de lui les corps consumés par la faim, les visages de cendre aux regards vides, les membres fragiles et dramatiques. Des condamnés toussent; un bruit de pas et d'armes approche.